Trop !

Le clown est le trop petit, le trop grand, le trop gros, le trop maigre, le trop comme il faut, le timide, l’exubérant, le trop voyant, le trop bruyant, le trop silencieux. Il est le trop moche, le trop beau, le trop mal habillé, le trop nu, le trop nul, le trop parfait . Il est celui qui ne fait pas comme il faut, qui ne comprend pas comme il faut. Il est celui qui tombe, celui qui se trompe, celui qui ne voit pas pareil. Celui qui ne sait pas, celui qui sait tout. Il est le fainéant, le frimeur, celui qui s’en fout, la chochotte, le têtu, le dégonflé. Le trop content, le trop triste. Celui qui n’a peur de rien. Celui qui a peur de tout. Il est celui qui rate. Celui qui est trop gentil, trop fort, trop bête. Le trop malin, le trop pauvre, le trop riche, le trop chanceux.

Il est ce que la case ne peut contenir. Il est ce qui est en dehors de la case, de la caste, de la classe.

Il est ce qui déborde. Il est le trop.

Renversant

 

Le clown est un  renversant.

Il est un gueux qui devient roi.

Un roi qui devient gueux.

Le ridicule est son royaume.

Dans l'échelle des pauvres il est le dernier.

Dans l'échelle des riches il est le dernier.

Il est celui qui est tout en bas.

Rien ni personne ne peut le mener plus en bas. C'est son pouvoir.

Sa puissance est dans le retournement.

Il est l'humilié qu'on acclame, le détestable qui réjouit.

Il est le roi de l’en-dessous. Il en fait son champ de bataille. Un champ qu’il cultive. Arrosé de sa sueur, de ses larmes et de sa joie.

C’est une bataille avec lui-même dont l’enjeu est un je t’aime.

C’est  la bataille des ridicules, durant laquelle renaissent les vivants.

Il est le perdant qui gagne la victoire.

Un virus

 

Ce texte, parce que j’ai une croyance : celle que toute transformation collective ne passe que par une transformation individuelle.

Un virus aurait-il aussi le pouvoir de nous soigner ?

Je m’effraie moi-même en écrivant cette phrase !

Depuis le début de cette épidémie je ne cesse de me demander, comme beaucoup d’autres: que se passe-t-il vraiment ? Des centaines de milliers de personnes meurent chaque année dans le monde, de maladies mal soignées, de famines, de guerres entretenues, de pauvreté, de manque de solidarité. Jamais je n’ai assisté à une telle couverture médiatique, à de tels efforts individuels, à de telles mobilisations et de telles immobilisations.

Dans mon métier de comédienne et de thérapeute le masque est  un objet qui  permet à l’intime de se manifester, de rendre visible ce qui est caché. Alors que vient me révéler, ce masque d’une autre nature, et qui fait la une de notre quotidien?

J’assiste à tellement de peurs, peur de l’inconnu, peur du chaos, peur de ne rien comprendre, peur de souffrir et j’en passe.  Je vois tellement d’ignorance, de contradictions, d’incohérences, de violences, d’autoritarisme, de profiteurs.  Et aussi tellement de solidarité, de dévouement, d’endurance, de patience, de créativité. Ayant moins d’échappatoire dans ce face à face avec moi-même, je constate de manière encore plus nette mes attachements, mes naïvetés, mes besoins fondamentaux, mes aspirations, mes manques, mes croyances.  Que faire de tout cela ?

La peur s’est proposée comme guide. Et, comme à son habitude, elle m’a invitée à l’agressivité, envers les autres, envers moi-même, à fuir dans une course folle, à faire l’autruche. Alors encore une fois j’ai dû choisir de la laisser me traverser avec ses cris, ses pleurs et ses grincements de dents ; la laisser passer son chemin, et continuer le mien.  Eprouver la peur est une sensation si désagréable, mais présente un avantage : elle fait battre le cœur plus vite, cela déploie une certaine énergie. A moi de voir à quoi l’employer. Démolition ? Construction ? Transformation ?

Situation financière en péril, projets suspendus,  avenir inconnu, le déroulement de la vie m’échappe.

Oui, ce virus est en train de me soigner. Il me guérit d’illusions, d’attachements, de confusions, de maitrises. Il m’apprend à  grandir encore, à  aller chercher de nouvelles ressources, à déployer de nouvelles forces, à faire du tri, à faire des choix, à dire oui à ceci ou stop à cela. Il m’apprend, encore mieux, toujours plus, à accepter la vie telle qu’elle est : indomptable, mortelle, intransigeante, imprévisible, créatrice. Il met à l’épreuve ma liberté intime et profonde d’être ce que je suis au-delà des masques que je porte.

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